Dans les films, les révélations arrivent toujours aux personnages avec éclat. Une charge de violons, un coup de tonnerre au-dessus d’un ciel anthracite, des yeux affolés au milieu d’un visage en sueur.
Dans la vraie vie, dans la mienne du moins, les révélations se font de manière beaucoup plus silencieuse, comme une petite pousse printanière, verte et soyeuse. Un jour il n’y a que de la terre noire et le lendemain, elle est là, elle existe.
Depuis 30 ans, je vis avec l’idée d’avoir manqué ma chance de devenir écrivain. J’ai en effet longtemps pensé qu’au moment des grands choix, après le secondaire, j’avais pris le mauvais chemin. J’ai le souvenir de mon professeur de français, madame Chaîné, qui essayait de me convaincre d’aller en littérature et moi qui, avec l’assurance naïve de l’adolescence, avais ridiculisé sa suggestion parce que la littérature ne payait pas assez, qu’on ne pouvait pas vivre avec ça.
Naïve et romantique, je l’étais assurément. Je voulais devenir géologue pour explorer les terres vierges avec un beau scientifique. Passons.
Mais je suis toujours restée avec un doute sur ma vocation. J’aime écrire et j’aime lire. Les écrivains m’éblouissent et j’aurais bien aimé, moi aussi, avoir le même effet chez les autres. À la place, la vie m’a amenée à faire des études de marché.
Cela m’a longtemps perturbée.
Mais au cours des derniers mois, depuis que je suis à la Company B, une petite pousse verte et soyeuse a germé chez-moi. Je suis complètement, et de la façon la plus positive, absorbée par mon travail. J’ai hâte de rentrer au boulot le matin. J’ai des idées, des projets, des rêves.
Est-ce que je pense à mon demi-roman? Non. Est-ce que j’ai besoin de lui? Non. Pourquoi ? Parce que ma vie professionnelle me comble et, au fond, c’est de ça dont j’ai surtout besoin. Ça et un bon salaire.
Voilà donc qu’à l’aube de mes 50 ans, à mon insu, j’ai eu cette révélation. J’ai encore répondu, et exactement de la même façon, à la question de madame Chaîné. Trente ans plus tard.
Ça doit bien vouloir dire quelque chose.
En ce moment, elle n’a pas grand chose à faire. Elle niaise dans le salon, les mains vides en attendant le souper parce que le sous-sol est “off limits”. J’ai débranché la télé. Débranchée la Wii. Les règles sont les règles. Et la nourriture se prend dans la cuisine à partir de maintenant. Point à la ligne.
